Où que la vie me porte, j'y reviendrai toujours.
Perpignan. Où la mère est enterrée.
Et l'amour éternel.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Casa
Latger
Où que la vie me porte, j'y reviendrai toujours.
Perpignan. Où la mère est enterrée.
Et l'amour éternel.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
La voix de Chet Baker m'arrache des frissons.
Et les balais, sur la caisse claire, comme des essuie-glaces,
un jour de pluie, c'est comme un blues qui fait frémir l'eau de mes nuits.
Il n'y a pas de raisons de pleurer. Je vais bien.
Mais Paris fait mine de s'ennuyer. Autour des yeux, le temps passe.
Et le Jazz me tire par la manche, me rappelle que je l'aime, ô combien,
sur les talons de Catherine Falgayrac au Petit Journal Montparnasse.
A Montréal, chez Biddle, jusqu'aux arènes de Montmartre, il y a un bassiste, dans la course,
la batterie, au galop, et le son inouï d'un trombone à coulisse, la trompette de Roy Hargrove,
qui s'agitent, comme des mouches contre une vitre, sur mille octaves, rugissent tout le feu de
l'enfer
dans leurs crises de démence, explorent tous les recoins que les ondes permettent,
avant de se planter, là, dans la poursuite, les cheveux en sueur sur le slow des guerriers.
Sarah Vaughan, ma bien-aimée. Aux basses des profondeurs de la terre. Ou de l'âme.
Qui annoncent l'aurore et sa lumière amère. Sur une ville qui n'a besoin que de ta bouche.
Les balais du pare-brise. Le feutre du piano. Le maquillage qui coule sur la vitre.
Mon crayon. Au Crillon. Tes yeux sur le calepin. Textos au vibraphone.
Le Pont Alexandre. La gouache du rouge à lèvres. Breakfast at Tiffany's.
Je ne suis pas triste. Quand la Bossa hésite entre l'espoir et la résignation.
Le Jazz. C'est Godard. Qu'est-ce que c'est dégueulasse ? Paris-New York.
La parfaite frimousse de Jean Seberg. La DS. François Truffaut. Black & White.
Le whisky. Les escarpins de ma mère. Et Paris insolente. Indolente. Et lascive.
La trompette bouchée pour les filatures des détectives privés. Ou le chat sur les toits.
Claude Nougaro qui prend une balle sur le Blue Rondo à la Turk. Les Palaces. Le soleil ...
Ce sont les jambes de Cyd Charrisse qui s'en vont. Dans de grands ronds de fumée.
Le Big Band fait hurler, comme une colonne d'éléphants, ses trompes de cuivres endiablés.
A la respiration, le batteur piétine, pour mieux préparer, le coeur piaffant, au coup de cymbale ...
une explosion de barrissements, majestueux, quand tout s'effondre pour mieux fondre sur toi.
Happy End. Je t'embrasse. Et j'éteins la lumière d'un claquement de doigts.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Touchant ... Cet appétit désespéré d'éternité.
Cette soif insatiable de ne pas mourir. De laisser une trace.
Vouloir marquer absolument. Etre important. Compter.
Ne serait-ce qu'aux yeux de ceux qui comptent.
Quand il s'agit d'exister. De toutes ses forces.
Est-ce que je fais autre chose, moi-même, en écrivant ici ou ailleurs.
Créer. Ecrire. Réussir. Faire des enfants. Construire. Partout la même énergie.
Des convulsions pour ne pas disparaître tout à fait.
L'amour lui-même n'a pas d'autre but.
Rendre éternels ceux qui ne sont
plus.
Les garder avec nous même quand ils nous ont quittés.
Etre aimé pour semer de soi partout. Avant de redevenir poussière.
Je me demande parfois à quoi ça rime ...
Mais je suis un homme et il semble qu'il n'y ait rien de plus humain que cela.
Avoir une influence sur les autres, se rendre indispensable, être utile,
à ses parents, à ses enfants, à ses amis, à ses collègues, à la société peut-être,
quand on est condamné à être trahi, manipulé, déçu, et abandonné.
Ce qu'il faut de ressources pour toujours se remettre en selle.
Je me permets ici de nous féliciter. Je me lève. J'applaudis. Respect.
Cette confiance farouche en soi et en l'humanité me désarme toujours.
Malgré les coups durs, malgré l'ironie du destin et
les forces contraires,
eh bien, qu'à cela ne tienne, je suis handicapé et je vais traverser la Manche à la nage.
Sans bras ni jambes. Parce que je suis un homme. Et que vouloir, c'est pouvoir.
Et Dieu en personne doit tomber de sa chaise, en larmes et en admiration,
pour ces créatures qui n'ont pas besoin de lui pour changer le monde.
A cette colère d'exister, le temps n'en mène pas large.
Qu'y a t-il de plus fragile qu'un humain ? Qu'y a t-il de plus robuste
?
Qu'y a t-il de plus délirant ? Qu'y a t-il de plus sage ?
A la première bouffée d'oxygène, le monstre, à peine sorti de sa mère,
va dévorer la matière avec un opportunisme féroce, une cruauté aussi avare qu'ingrate.
Et la bestialité, canalisée par le sens de la civilisation, va lui donner une énergie redoutable.
D'où vient la conscience ? Ce don dont on pense les animaux dépourvus jusqu'à preuve du contraire.
Puisqu'ici réside la différence. La conscience de sa propre mort. La conscience du temps.
Celle du bien. Celle de la transgression. Pourquoi nous ? D'où cela nous vient-il ?
A quel moment, dans l'évolution, ce grand singe a commencé à enterrer ses morts ?
A se servir des autres animaux autrement que pour seulement se nourrir
?
Pour se vêtir. Pour se mouvoir. Pour
travailler à sa place.
Lui qui était moins grand, moins fort, moins rapide que d'autres.
Voilà qu'il domestique d'autres créatures. Y compris pour avoir de la compagnie.
Lui qui est capable de décimer des espèces comme il est capable d'en préserver.
Capable d'égoïsme comme d'empathie. De cynisme comme de culpabilité.
Ensemble, voici plusieurs individus qui s'occupent des plus fragiles et des plus démunis,
qui chantent dans une chorale, font de la musique, construisent des temples et des fusées,
trouvent des vaccins, quand ils ne font pas que la guerre et des atrocités,
à l'exaltation des fièvres collectives.
La lumière artificielle éclaire une habitation qui n'est pas
troglodyte.
Quand mon immeuble, ma rue, sont parties d'une cité administrée où des sujets s'activent.
Les uns récupèrent les déchets, les autres distribuent des messages, certains fabriquent des objets,
d'autres les distribuent à ceux qui se les procurent, il y en a qui s'occupent des plus petits,
il y a ceux qui s'occupent des plus âgés, des malades, des blessés, ceux qui s'occupent des morts.
Ceux qui racontent des histoires dans des lieux sacrés. Ceux qui en racontent d'autres pour diriger.
Ceux qui en racontent pour divertir.
Les loups, les abeilles, les fourmis, certes, sont organisés en sociétés.
Nous partageons des activités organiques, mécaniques, comme manger, chier, se battre, baiser.
Défendre le territoire. Se reproduire. Mais une seule espèce redécouvre tout ce qu'elle a
oublié.
Communiquer à distance. Prévenir le
danger. En étudiant et imitant le monde animal qui l'entoure.
Une seule se sent dépositaire et responsable du reste de la Création, pour ce qu'elle en connaît.
Qu'elle cherche à comprendre sans cesse, pour en tirer profit comme pour la sauvegarder.
Il fallait bien un bouton pour baisser la vitre de la voiture et une télécommande, sans doute,
afin de ne plus avoir à se lever pour changer de chaîne, partisan du moindre effort,
quand, depuis la roue jusqu'à internet, l'Homme ne cesse de défier les lois du temps et de l'espace.
Capable en se rassemblant, de réaliser le meilleur comme le pire, de progresser, changer les choses,
seul, j'observe qu'il se coupe le poil, se le peint, se peint la figure, se torture, pour avoir du muscle,
pour être moins gros, se fait changer les traits à coups de burin, se fait implanter des choses bizarres
en des endroits attendus, pour être beau, pour être regardé, désiré, aimé, pour ne pas être rejeté,
avec cette peur panique chevillée au corps, qui est toujours celle d'être abandonné.
Puisqu'au grand oeuvre du collectif, il y a des individus. Qui n'existent plus en dehors du groupe.
Chacun se sait mortel et remplaçable. Chacun lutte pour ne pas être viré ou oublié.
Si le groupe est puissant, l'individu, seul, n'est plus rien. Exclu, il meurt une première fois.
Conscient du danger, il dépense son énergie à mériter sa place dans la société.
Un humain seul ne sert à rien. Un humain seul n'existe pas. Nulle part.
Quelle que soit la cellule, il a besoin autant qu'elle d'y avoir une fonction.
Le couple. La famille. Une équipe. Un quartier. Une usine. Une communauté. Un pays tout entier.
Peu importe le job. Il faut, aux yeux du groupe comme aux siens, avoir un rôle à jouer.
Sinon, dépression, cancer, suicide, adieu Berthe. L'homme disparaît.
Quand il est incapable d'être autonome. Ou autosuffisant.
Cet animal dominant n'a donc de puissance qu'au contact de ses
congénères.
Il doit se savoir exister pour quelqu'un pour exister vraiment.
S'il ne participe pas à perpétrer l'espèce, il éduquera les enfants des autres,
transmettra à des élèves, écrira des histoires pour faire rire, réfléchir ou rêver,
aidera son prochain, soignera ses patients, inventera des outils et des façons de vivre.
Il s'enivrera à l'idée qu'il compte particulièrement aux yeux d'une personne en particulier,
quand l'amour est un mystère aussi profond que celui de son âme, comme à l'idée, salutaire,
mais objectivement aussi fausse, qu'il est indispensable à ses parents, à ses enfants, à ses amis,
à sa clientèle, à ses lecteurs, à son public, quand il peut être utile, mais jamais nécessaire.
On peut toujours vivre sans un parent, sans un ami, un enfant, sans son amour, sans son
public,
quand on ne peut jamais vivre sans
les autres. C'est une leçon à la fois belle et terrible.
Nous avons besoin les uns des autres. Mais le monde continuera à tourner sans nous.
What ? ... Quand je serai mort, les gens continueront à vivre ? A faire l'amour et la fête ?
Mouais. Même si tu es chirurgien ou Reine d'Egypte. L'espèce n'a besoin que d'elle-même.
De ses lois et de ses intérêts. Mais il y a une justice. C'est injuste pour tout le monde.
Quand il y a déjà, quitte à être oublié, une satisfaction à avoir apporté sa contribution.
Quand il y a cette consolation peut-être à l'idée que rien ne sert à rien.
Et que l'éternité existe pour l'avoir inventée.
Ou en avoir conscience.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Un nuage de neige posé sur le Roussillon.
Le froid est venu me ronger les mains comme aux grandes heures québécoises.
Et une buée sur mes carreaux atteste du combat entre l'air de la rue et mon chauffage.
Boire chaud s'impose. Enfiler un pull quand mon buste n'en supporte plus le contact.
Traverser la ville écrasée par le besoin d'hibernation. Le visage fouetté qui reprend des couleurs.
Mon corps semble apprécier. Cryothérapie naturelle. Le sang circule comme à la caresse des orties.
Et j'ai envie de toi comme aux fortes chaleurs.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Est-ce que je venais d'Espagne ? ...
J'avais probablement franchi les Pyrénées. Mais par quel moyen ?
Avais-je pu faire le voyage au départ du Havre ou de Southampton ?
Je me revois dans le bureau de ma directrice artistique.
Paris. Avenue de Wagram. Nous sommes en 2007. Je viens de rencontrer Gary.
Avec qui je suis allé au cinéma. Et je raconte le film à Delphine dans son bureau.
Golden Door. D'Emanuele Crialese. Magnifique. Avec Charlotte
Gainsbourg.
Je parle de la candeur, de la drôlerie, de la tendresse du traitement. Enthousiaste.
Il y a ce moment bouleversant où la foule compacte se fend en deux. Les gens séparés.
Ceux sur le bateau qui dérivent. Ceux qui restent, sur le quai. Séparés par les eaux.
Je parle du fait qu'on voit leurs conditions de vie difficiles, la faim, la misère, en Sicile,
leurs fantasmes de l'Amérique, comme celles de la traversée, éprouvante, dans les quartiers
les ponts et niveaux de troisième classe, et de l'accueil brutal qui est fait à Ellis
Island.
On
voit le point de départ. Le voyage. Mais ...
Je me lance dans la description de cette séquence incroyable, où ils s'attroupent,
à cette fenêtre où ils se font la courte-échelle, se hissent sur les épaules des autres pour voir ...
Delphine, attentive, attend la suite. Elle lève un sourcil. Je ne peux plus parler.
Impossible d'articuler un mot de plus. Il suffisait de dire qu'on ne voyait pas la destination.
Qu'on ne voyait pas New York.
Delphine, d'abord embarrassée, m'aide d'un sourire amical.
Quand je me reprends et me confonds en excuses elle me dit :
" Ben oui ... c'est curieux que ça te touche autant ... "
J'étais bouleversé. Par les visages des migrants siciliens découvrant les gratte-ciel de Manhattan.
Quand Crialese eut cette idée géniale de ne jamais nous les montrer à l'écran.
Une vague irrépressible. D'une émotion très étrange qui n'est pas du chagrin ou de la tristesse.
Qui me coupe la respiration chaque fois que je repense aux gens qui arrivaient en Amérique.
Comme à cette scène particulière de ce film. Emu par l'espoir et la foi de ces populations.
Par leur détermination à changer de vie. Quand l'espoir est toujours condamné à être déçu.
La plupart du temps.
Etais-je Espagnol ? Italien ? Irlandais ? ...
Etais-je parti parce que je crevais la faim ? Parce que j'étais ruiné ? Repris de justice ?
J'ai 21 ans en 1994. Et je découvre New York avec mes amis d'enfance Cédric et Virginie.
Je ne suis pas arrivé par l'océan, mais par la terre. Nous avions atterri en Amérique à Montréal.
Avions pris un bus jusqu'à Boston. Puis un autre pour arriver à Manhattan par Harlem.
A la découverte des rues parallèles qui tranchaient la jungle de Midtown sur toute la largeur de l'île,
alors que nous descendions à vive allure vers le Port Authority Bus Terminal, j'avais
probablement
à la fenêtre de mon bus, la tête du migrant sicilien à la fenêtre d'Ellis Island dans Golden Door.
La hauteur des buildings s'était subitement décuplée et une telle densité urbaine m'avait terrassé.
Durant ce séjour, puisque c'était le premier, nous ne pouvions manquer d'aller à Liberty Island.
Nous avons fait la queue pour prendre le ferry à Battery Park, et nous avons pris le large.
A l'époque, la skyline de la pointe sud arborait ses tours jumelles aujourd'hui disparues.
Et nous étions impressionnés par la démesure comme par la beauté de cette ville de
fous.
J'avais
déjà une tendresse particulière pour tout ce qui avait été bâti avant les Années 50.
Et je cherchais toujours, dans cette forêt de tours, les flèches Beaux Arts ou Art Déco
au milieu des cubes de verre, plus hauts et plus récents, qui me laissaient de marbre.
De l'autre côté, en proue, Lady Liberty, brandissant sa torche, s'approchait de nous.
Cédric et Virginie avaient semblé ravis, peut-être intimidés, mais
n'avaient pas pleuré.
Pourquoi ai-je ce souvenir d'avoir été ému aux larmes tout ce moment où nous approchions,
où nous la contournions, où nous nous apprêtions à accoster ?
" Ben oui ... c'est curieux que ça te touche autant ... "
Je m'appelais Salvatore. J'avais 19 ans. Je suis venu avec mon frère. Nos parents étaient morts.
Virginie et moi avons pris des photos. Et nous avons posé devant New York et ses Twins.
Nous ne sommes pas entrés dans la statue. Nous sommes restés dans le parc. Au
soleil.
Je m'appelais Sean. J'avais 24 ans. Et je suis venu avec ma mère, et ma soeur qui était malade.
Nous avons été séparés à Ellis Island. Moi seul ai pu entrer sur le territoire américain.
Et nous sommes revenus avec le ferry sur Manhattan, ivres de joie comme on l'est
quand on a le sentiment d'être face à l'une des merveilles du monde. Prêts à aller faire la fête.
C'était bizarre. Mes larmes étaient bizarres. Comme si elles ne m'appartenaient pas.
Ce n'était pas de la tristesse. C'était plutôt cette émotion que l'on a aux
retrouvailles.