Où que la vie me porte, j'y reviendrai toujours.
Perpignan. Où la mère est enterrée.
Et l'amour éternel.

  

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

 

 


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La voix de Chet Baker m'arrache des frissons.
Et les balais, sur la caisse claire, comme des essuie-glaces,
un jour de pluie, c'est comme un blues qui fait frémir l'eau de mes nuits.
Il n'y a pas de raisons de pleurer. Je vais bien.
Mais Paris fait mine de s'ennuyer. Autour des yeux, le temps passe.
Et le Jazz me tire par la manche, me rappelle que je l'aime, ô combien,
sur les talons de Catherine Falgayrac au Petit Journal Montparnasse.
A Montréal, chez Biddle, jusqu'aux arènes de Montmartre, il y a un bassiste, dans la course,
la batterie, au galop, et le son inouï d'un trombone à coulisse, la trompette de Roy Hargrove,
qui s'agitent, comme des mouches contre une vitre, sur mille octaves, rugissent tout le feu de l'enfer
dans leurs crises de démence, explorent tous les recoins que les ondes permettent,
avant de se planter, là, dans la poursuite, les cheveux en sueur sur le slow des guerriers.
Sarah Vaughan, ma bien-aimée. Aux basses des profondeurs de la terre. Ou de l'âme.
Qui annoncent l'aurore et sa lumière amère. Sur une ville qui n'a besoin que de ta bouche.
Les balais du pare-brise. Le feutre du piano. Le maquillage qui coule sur la vitre.
Mon crayon. Au Crillon. Tes yeux sur le calepin. Textos au vibraphone.
Le Pont Alexandre. La gouache du rouge à lèvres. Breakfast at Tiffany's.
Je ne suis pas triste. Quand la Bossa hésite entre l'espoir et la résignation.
Le Jazz. C'est Godard. Qu'est-ce que c'est dégueulasse ? Paris-New York.
La parfaite frimousse de Jean Seberg. La DS. François Truffaut. Black & White.
Le whisky. Les escarpins de ma mère. Et Paris insolente. Indolente. Et lascive.
La trompette bouchée pour les filatures des détectives privés. Ou le chat sur les toits.
Claude Nougaro qui prend une balle sur le Blue Rondo à la Turk. Les Palaces. Le soleil ...
Ce sont les jambes de Cyd Charrisse qui s'en vont. Dans de grands ronds de fumée.
Le Big Band fait hurler, comme une colonne d'éléphants, ses trompes de cuivres endiablés.
A la respiration, le batteur piétine, pour mieux préparer, le coeur piaffant, au coup de cymbale ...
une explosion de barrissements, majestueux, quand tout s'effondre pour mieux fondre sur toi.
Happy End. Je t'embrasse. Et j'éteins la lumière d'un claquement de doigts.

 

  

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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Touchant ... Cet appétit désespéré d'éternité.
Cette soif insatiable de ne pas mourir. De laisser une trace.
Vouloir marquer absolument. Etre important. Compter.
Ne serait-ce qu'aux yeux de ceux qui comptent.
Quand il s'agit d'exister. De toutes ses forces.
Est-ce que je fais autre chose, moi-même, en écrivant ici ou ailleurs.
Créer. Ecrire. Réussir. Faire des enfants. Construire. Partout la même énergie.
Des convulsions pour ne pas disparaître tout à fait.
L'amour lui-même n'a pas d'autre but.
Rendre éternels ceux qui ne sont plus.
Les garder avec nous même quand ils nous ont quittés.
Etre aimé pour semer de soi partout. Avant de redevenir poussière.
Je me demande parfois à quoi ça rime ...
Mais je suis un homme et il semble qu'il n'y ait rien de plus humain que cela.
Avoir une influence sur les autres, se rendre indispensable, être utile,
à ses parents, à ses enfants, à ses amis, à ses collègues, à la société peut-être,
quand on est condamné à être trahi, manipulé, déçu, et abandonné.
Ce qu'il faut de ressources pour toujours se remettre en selle.
Je me permets ici de nous féliciter. Je me lève. J'applaudis. Respect.
Cette confiance farouche en soi et en l'humanité me désarme toujours.
Malgré les coups durs, malgré l'ironie du destin et les forces contraires,
eh bien, qu'à cela ne tienne, je suis handicapé et je vais traverser la Manche à la nage.
Sans bras ni jambes. Parce que je suis un homme. Et que vouloir, c'est pouvoir.
Et Dieu en personne doit tomber de sa chaise, en larmes et en admiration,
pour ces créatures qui n'ont pas besoin de lui pour changer le monde.
A cette colère d'exister, le temps n'en mène pas large.

Qu'y a t-il de plus fragile qu'un humain ? Qu'y a t-il de plus robuste ?
Qu'y a t-il de plus délirant ? Qu'y a t-il de plus sage ?
A la première bouffée d'oxygène, le monstre, à peine sorti de sa mère,
va dévorer la matière avec un opportunisme féroce, une cruauté aussi avare qu'ingrate.
Et la bestialité, canalisée par le sens de la civilisation, va lui donner une énergie redoutable.
D'où vient la conscience ? Ce don dont on pense les animaux dépourvus jusqu'à preuve du contraire.
Puisqu'ici réside la différence. La conscience de sa propre mort. La conscience du temps.
Celle du bien. Celle de la transgression. Pourquoi nous ? D'où cela nous vient-il ?
A quel moment, dans l'évolution, ce grand singe a commencé à enterrer ses morts ?
A se servir des autres animaux autrement que pour seulement se nourrir ?
Pour se vêtir. Pour se mouvoir. Pour travailler à sa place.
Lui qui était moins grand, moins fort, moins rapide que d'autres.
Voilà qu'il domestique d'autres créatures. Y compris pour avoir de la compagnie.
Lui qui est capable de décimer des espèces comme il est capable d'en préserver.
Capable d'égoïsme comme d'empathie. De cynisme comme de culpabilité.
Ensemble, voici plusieurs individus qui s'occupent des plus fragiles et des plus démunis,
qui chantent dans une chorale, font de la musique, construisent des temples et des fusées,
trouvent des vaccins, quand ils ne font pas que la guerre et des atrocités,
à l'exaltation des fièvres collectives.

La lumière artificielle éclaire une habitation qui n'est pas troglodyte.
Quand mon immeuble, ma rue, sont parties d'une cité administrée où des sujets s'activent.
Les uns récupèrent les déchets, les autres distribuent des messages, certains fabriquent des objets,
d'autres les distribuent à ceux qui se les procurent, il y en a qui s'occupent des plus petits,
il y a ceux qui s'occupent des plus âgés, des malades, des blessés, ceux qui s'occupent des morts.
Ceux qui racontent des histoires dans des lieux sacrés. Ceux qui en racontent d'autres pour diriger.
Ceux qui en racontent pour divertir.
Les loups, les abeilles, les fourmis, certes, sont organisés en sociétés.
Nous partageons des activités organiques, mécaniques, comme manger, chier, se battre, baiser.
Défendre le territoire. Se reproduire. Mais une seule espèce redécouvre tout ce qu'elle a oublié.
Communiquer à distance. Prévenir le danger. En étudiant et imitant le monde animal qui l'entoure.
Une seule se sent dépositaire et responsable du reste de la Création, pour ce qu'elle en connaît.
Qu'elle cherche à comprendre sans cesse, pour en tirer profit comme pour la sauvegarder.
Il fallait bien un bouton pour baisser la vitre de la voiture et une télécommande, sans doute,
afin de ne plus avoir à se lever pour changer de chaîne, partisan du moindre effort,
quand, depuis la roue jusqu'à internet, l'Homme ne cesse de défier les lois du temps et de l'espace.
Capable en se rassemblant, de réaliser le meilleur comme le pire, de progresser, changer les choses,
seul, j'observe qu'il se coupe le poil, se le peint, se peint la figure, se torture, pour avoir du muscle,
pour être moins gros, se fait changer les traits à coups de burin, se fait implanter des choses bizarres
en des endroits attendus, pour être beau, pour être regardé, désiré, aimé, pour ne pas être rejeté,
avec cette peur panique chevillée au corps, qui est toujours celle d'être abandonné.
Puisqu'au grand oeuvre du collectif, il y a des individus. Qui n'existent plus en dehors du groupe.
Chacun se sait mortel et remplaçable. Chacun lutte pour ne pas être viré ou oublié.
Si le groupe est puissant, l'individu, seul, n'est plus rien. Exclu, il meurt une première fois.
Conscient du danger, il dépense son énergie à mériter sa place dans la société.
Un humain seul ne sert à rien. Un humain seul n'existe pas. Nulle part.
Quelle que soit la cellule, il a besoin autant qu'elle d'y avoir une fonction.
Le couple. La famille. Une équipe. Un quartier. Une usine. Une communauté. Un pays tout entier.
Peu importe le job. Il faut, aux yeux du groupe comme aux siens, avoir un rôle à jouer.
Sinon, dépression, cancer, suicide, adieu Berthe. L'homme disparaît.
Quand il est incapable d'être autonome. Ou autosuffisant.

Cet animal dominant n'a donc de puissance qu'au contact de ses congénères.
Il doit se savoir exister pour quelqu'un pour exister vraiment.
S'il ne participe pas à perpétrer l'espèce, il éduquera les enfants des autres,
transmettra à des élèves, écrira des histoires pour faire rire, réfléchir ou rêver,
aidera son prochain, soignera ses patients, inventera des outils et des façons de vivre.
Il s'enivrera à l'idée qu'il compte particulièrement aux yeux d'une personne en particulier,
quand l'amour est un mystère aussi profond que celui de son âme, comme à l'idée, salutaire,
mais objectivement aussi fausse, qu'il est indispensable à ses parents, à ses enfants, à ses amis,
à sa clientèle, à ses lecteurs, à son public, quand il peut être utile, mais jamais nécessaire.
On peut toujours vivre sans un parent, sans un ami, un enfant, sans son amour, sans son public,
quand on ne peut jamais vivre sans les autres. C'est une leçon à la fois belle et terrible.
Nous avons besoin les uns des autres. Mais le monde continuera à tourner sans nous.
What ? ... Quand je serai mort, les gens continueront à vivre ? A faire l'amour et la fête ?
Mouais. Même si tu es chirurgien ou Reine d'Egypte. L'espèce n'a besoin que d'elle-même.
De ses lois et de ses intérêts. Mais il y a une justice. C'est injuste pour tout le monde.
Quand il y a déjà, quitte à être oublié, une satisfaction à avoir apporté sa contribution.
Quand il y a cette consolation peut-être à l'idée que rien ne sert à rien.
Et que l'éternité existe pour l'avoir inventée
.
Ou en avoir conscience.

 

 

  

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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Un nuage de neige posé sur le Roussillon.
Le froid est venu me ronger les mains comme aux grandes heures québécoises.
Et une buée sur mes carreaux atteste du combat entre l'air de la rue et mon chauffage.
Boire chaud s'impose. Enfiler un pull quand mon buste n'en supporte plus le contact.
Traverser la ville écrasée par le besoin d'hibernation. Le visage fouetté qui reprend des couleurs.
Mon corps semble apprécier. Cryothérapie naturelle. Le sang circule comme à la caresse des orties.
Et j'ai envie de toi comme aux fortes chaleurs.

 

 

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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Est-ce que je venais d'Espagne ? ...
J'avais probablement franchi les Pyrénées. Mais par quel moyen ?
Avais-je pu faire le voyage au départ du Havre ou de Southampton ?
Je me revois dans le bureau de ma directrice artistique.
Paris. Avenue de Wagram. Nous sommes en 2007. Je viens de rencontrer Gary.
Avec qui je suis allé au cinéma. Et je raconte le film à Delphine dans son bureau.
Golden Door. D'Emanuele Crialese. Magnifique. Avec Charlotte Gainsbourg.
Je parle de la candeur, de la drôlerie, de la tendresse du traitement. Enthousiaste.
Il y a ce moment bouleversant où la foule compacte se fend en deux. Les gens séparés.
Ceux sur le bateau qui dérivent. Ceux qui restent, sur le quai. Séparés par les eaux.
Je parle du fait qu'on voit leurs conditions de vie difficiles, la faim, la misère, en Sicile,
leurs fantasmes de l'Amérique, comme celles de la traversée, éprouvante, dans les quartiers
les ponts et niveaux de troisième classe, et de l'accueil brutal qui est fait à Ellis Island.
On voit le point de départ. Le voyage. Mais ...
Je me lance dans la description de cette séquence incroyable, où ils s'attroupent,
à cette fenêtre où ils se font la courte-échelle, se hissent sur les épaules des autres pour voir ...
Delphine, attentive, attend la suite. Elle lève un sourcil. Je ne peux plus parler.
Impossible d'articuler un mot de plus. Il suffisait de dire qu'on ne voyait pas la destination.
Qu'on ne voyait pas New York.
Delphine, d'abord embarrassée, m'aide d'un sourire amical.
Quand je me reprends et me confonds en excuses elle me dit :
" Ben oui ... c'est curieux que ça te touche autant ... "
J'étais bouleversé. Par les visages des migrants siciliens découvrant les gratte-ciel de Manhattan.
Quand Crialese eut cette idée géniale de ne jamais nous les montrer à l'écran.
Une vague irrépressible. D'une émotion très étrange qui n'est pas du chagrin ou de la tristesse.
Qui me coupe la respiration chaque fois que je repense aux gens qui arrivaient en Amérique.
Comme à cette scène particulière de ce film. Emu par l'espoir et la foi de ces populations.
Par leur détermination à changer de vie. Quand l'espoir est toujours condamné à être déçu.
La plupart du temps.

Etais-je Espagnol ? Italien ? Irlandais ? ...
Etais-je parti parce que je crevais la faim ? Parce que j'étais ruiné ? Repris de justice ?
J'ai 21 ans en 1994. Et je découvre New York avec mes amis d'enfance Cédric et Virginie.
Je ne suis pas arrivé par l'océan, mais par la terre. Nous avions atterri en Amérique à Montréal.
Avions pris un bus jusqu'à Boston. Puis un autre pour arriver à Manhattan par Harlem.
A la découverte des rues parallèles qui tranchaient la jungle de Midtown sur toute la largeur de l'île,
alors que nous descendions à vive allure vers le Port Authority Bus Terminal, j'avais probablement
à la fenêtre de mon bus, la tête du migrant sicilien à la fenêtre d'Ellis Island dans Golden Door.
La hauteur des buildings s'était subitement décuplée et une telle densité urbaine m'avait terrassé.
Durant ce séjour, puisque c'était le premier, nous ne pouvions manquer d'aller à Liberty Island.
Nous avons fait la queue pour prendre le ferry à Battery Park, et nous avons pris le large.
A l'époque, la skyline de la pointe sud arborait ses tours jumelles aujourd'hui disparues.
Et nous étions impressionnés par la démesure comme par la beauté de cette ville de fous.
J'avais déjà une tendresse particulière pour tout ce qui avait été bâti avant les Années 50.
Et je cherchais toujours, dans cette forêt de tours, les flèches Beaux Arts ou Art Déco
au milieu des cubes de verre, plus hauts et plus récents, qui me laissaient de marbre.
De l'autre côté, en proue, Lady Liberty, brandissant sa torche, s'approchait de nous.

Cédric et Virginie avaient semblé ravis, peut-être intimidés, mais n'avaient pas pleuré.
Pourquoi ai-je ce souvenir d'avoir été ému aux larmes tout ce moment où nous approchions,
où nous la contournions, où nous nous apprêtions à accoster ?
" Ben oui ... c'est curieux que ça te touche autant ... "
Je m'appelais Salvatore. J'avais 19 ans. Je suis venu avec mon frère. Nos parents étaient morts.
Virginie et moi avons pris des photos. Et nous avons posé devant New York et ses Twins.
Nous ne sommes pas entrés dans la statue. Nous sommes restés dans le parc. Au soleil.
Je m'appelais Sean. J'avais 24 ans. Et je suis venu avec ma mère, et ma soeur qui était malade.
Nous avons été séparés à Ellis Island. Moi seul ai pu entrer sur le territoire américain.
Et nous sommes revenus avec le ferry sur Manhattan, ivres de joie comme on l'est
quand on a le sentiment d'être face à l'une des merveilles du monde. Prêts à aller faire la fête.
C'était bizarre. Mes larmes étaient bizarres. Comme si elles ne m'appartenaient pas.
Ce n'était pas de la tristesse. C'était plutôt cette émotion que l'on a aux retrouvailles.
Après une longue séparation. Un soulagement. Une libération. Une paix retrouvée.
Qui étais-je dans mes vies antérieures ? Ai-je vraiment migré aux Etats-Unis d'Amérique ?
Pourquoi suis-je venu ? En quelle année ? Suis-je resté à New York ? Parti sur la Côte Ouest ?
Suis-je mort à la guerre ? Assassiné par un malfrat ? Une dette de jeu ? Une balle perdue ?
Je m'appelais Pietro. Madeleine. Thomas. Je ne me rappelle plus. Je suis déjà venu.
Ai-je embarqué au Havre ? Où étais-je en 1910 ? Avec qui ?
Ces larmes n'étaient pas les miennes.

 

 

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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Un jour ouvertes à la lumière,
ont tout saisi et accroché,
tendues vers le sein de ma mère
avant d'agiter le hochet.
Elles ont découvert la matière,
un peu diaphanes et potelées,
tenté le feu, l'eau, et la terre,
souffert contre mes dents de lait.

Elles se sont tendues vers le monde,
vers les ballons et les jouets,
elles en ont vues d'autres à la ronde,
dans la cour se sont dénouées,
puis levées pour que je réponde
au maître toujours dévouées.
L'écriture était comme une onde
qui les avaient amadouées.

Enfin, elles perdirent leurs billes,
leurs trains et leurs petits chevaux,
pour lever les jupes des filles,
casser la figure aux rivaux,
palper un corps parti en vrille,
transformé à tous les niveaux,
poussées par des voeux qui titillent
autant la chair que le cerveau.

Elles ont sonné à ton étage,
tremblé au premier rendez-vous.
Elles avaient promis d'être sages
attirées par tes cheveux roux.
Tu les as pressées au corsage,
les a gardées sur ton genou.
Elles ont caressé ton visage.
Je les ai portées à ton cou.

Elles t'ont donné ma vie entière,
elles t'ont passé la bague au doigt,
elles ont assuré ma carrière,
tracé des plans, offert un toit.
Elles ont levé dans la lumière
le nouveau-né que je te dois.
Au fond des poches, pas moins fières,
elles ne se tendaient que vers toi.

Elles sont devenues incertaines
sur les boutures du printemps.
Tordues sur des photos anciennes,
elles te disent qu'elles t'aimaient tant,
qu'il ne leur manque que les tiennes
qui pétrissaient mon coeur battant.
Elles prient soit pour que tu reviennes,
soit pour accélérer le temps.

Ce soir, elles rangent leurs affaires,
écrivent un mot pour les enfants,
oublient le pouls à leurs artères,
tremblent un peu en me coiffant.
Jointes de force à la poussière,
elles t'appelleront en piaffant.
Elles savent ce qu'elles ont à faire.
Un dernier salut dans le vent.



 

 

Philippe LATGER
Août 2005 à Paris

 

 


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Je ne te présenterai jamais à mon père. Ni à personne.
Ne t'imposerai pas le poulet du dimanche chez les beaux-parents.
Le week-end interminable à Toulouse ou à la maison de campagne.
Les dîners chez les amis. Les réveillons. Les anniversaires et les vacances.
Je ne te prendrai jamais en otage. Ne te mettrai jamais au pied du mur.
Ne t'embarrasserai pas. Quand je n'ai pas besoin de t'exhiber au monde.
Pour quoi faire ? Me faire valoir ?
Tu n'es pas une prise. Ni un signe extérieur de richesse. A promener en ville.
Tu ne m'appartiens pas. Et je n'ai pas besoin d'une photo où nous posons ensemble.
Pas besoin de me rassurer quand je pourrais prétendre rendre tout le monde jaloux.
Pas besoin de ta figuration à la table d'un restaurant ou aux réunions familiales.
Bien sûr, une personne de ta qualité ferait l'admiration de tous. Je serais envié d'être aimé de toi.
Cela prouverait sans doute que je suis aimable, et que je mérite, il faut croire, un être d'exception.
Bien sûr, notre relation amoureuse, notre confiance, notre liberté, notre chance, notre bonheur,
feraient plaisir à voir aux plus bienveillants, rendraient verts de rage les plus hypocrites.
Mais je ne me servirais jamais de toi. Ni pour faire plaisir. Ni pour régler des comptes.
Tu n'es pas un trophée. Et tu n'es pas une arme. Pas même un bouclier.
D'autres ont pu dire : " Pour vivre heureux, vivons cachés ... "
Bien vu. Je signe. Nous avons mieux à faire qu'à nous donner en spectacle.
Qu'à exciter la convoitise des autres. Jeter notre réussite à la figure de tous. Nous mettre en scène.
Ou qu'à tester en public la jalousie de l'un ou de l'autre. Ce jeu pervers qui finit toujours mal.
Le nous n'existera pas. Cette tierce identité qu'est le couple.
Dans laquelle il est parfois bien commode de se fondre. De se planquer. Ou de disparaître.
Parce que nous n'aurons pas à affronter l'extérieur ensemble, les questions, le regard des autres.
Et parce que je ne veux pas, égoïstement, te voir te dissoudre dans une tierce identité.
Puisque je t'aime. Libre. Comme tu es. Que je ne veux rien abîmer de ton être. De ton sourire.
Que je ne veux pas y injecter le poison des représentations sociales et des rapports de force.
Que je veux te voir évoluer dans la vie sans avoir à me rendre de comptes ni culpabiliser.
Que je ne veux t'enfermer nulle part. Même si tu me le demandais.

En amour, je suis démocrate. Plutôt républicain. Pour la laïcité.
On est libre de croire en ce qu'on veut, d'en parler ouvertement ou de le garder pour soi.
C'est une affaire privée. Et l'on peut très bien me connaître sans savoir de qui je suis amoureux.
Pourquoi la société demande-t'elle à tout voir, tout savoir ... quand la pression est palpable.
Est-ce que la réponse à la question " qui aimez-vous ? " peut suffire à définir votre identité ?
Est-elle un préalable à l'amitié ? A la compétence professionnelle ? A la citoyenneté ?
J'en entends certains penser si fort que je les arrête tout de suite. Il ne s'agit pas de sexe.
Et encore moins d'orientation sexuelle. Puisque je sais parfaitement ce que l'on peut comprendre.
Je ne parle pas de cela. Je parle du droit à la discrétion sur sa vie privée, quelle qu'elle soit.
Du droit que l'on a de ne pas se répandre sur sa vie affective ou sentimentale.
De celui de ne pas paraître suspect quand on est pas-marié-sans-enfants passé un certain âge.
Celui d'être intègre et intégré autrement qu'associé à une autre personne, homme ou femme.
Qu'on me permette d'exister s'il vous plaît, autrement que comme moitié d'un couple.
Nous sommes déjà bien assez, par force, composantes de groupes et de communautés.
J'ai déjà mon sexe, mon âge, ma nationalité, ma langue, mes origines, ma culture, ma cité.
En amour, je n'ai rien ni personne. Et ce que je suis n'est pas ce que je fais.
Encore moins ce que j'ai. Ou ce que je n'ai pas.

Jamais tu ne seras pour moi, l'une des pièces de la construction que je veux de moi-même.
Participant à l'image que je veux donner à l'entourage immédiat comme à la société.
Tu ne seras pas comme ces fringues que l'on choisit, cette maison qui nous ressemble,
cet intérieur, cette déco, ce mobilier, cette voiture, qui disent tant paraît-il sur qui nous sommes.
Tu ne viendras pas confirmer à mes proches mes goûts en la matière ou un tempérament
Indiquer aux statistiques un statut, l'appartenance à une catégorie socio-culturelle.
Comme marqueur d'une classe, d'un niveau d'études, ou d'une respectabilité.
L'intimité a un nom. Un mot pour la désigner. Elle doit bien signifier quelque chose.
Et j'ai l'intention de protéger mon plaisir, mon bonheur, à la barbe du monde.
Je m'accorde le droit de hurler ce que l'amour m'inspire, et de ne pas parler de qui l'a inspiré.
Mon père me connaît sans avoir à te connaître. Mes amis m'aiment sans avoir à t'aimer.
Lorsqu'on compartimente toujours, même inconsciemment, sachant bien à l'usage,
que nous ne pouvons, ne voulons, et ne devons pas présenter tout le monde à tout le monde.
C'est ce discernement à la préparation d'un dîner ou d'une fête. D'un projet professionnel.
Comme le choix de ne forcer la main à personne. Quand la présentation oblige.
Tu es bien la personne que je n'obligerai jamais.
Quand j'aurais été amoureux de toi même si tu ne m'avais pas aimé.
Et je tiendrai à distance tous les pièges. Toutes les menaces.
Quitte à ce qu'on me croie fou. Délirant. Mythomane.
Quand on pourra penser que tu n'existes pas.

 

 

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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Biyouna, ivre sur le plateau de Laurent Ruquier ... ça fait un peu mal au coeur.
Quand je suis heureux de sa programmation dans ce beau théâtre de Marigny.
Où j'étais allé applaudir Isabelle Adjani dans ce rôle de Marie Stuart,
qui lui avait valu la parodie fameuse de Florence Foresti chez le même Ruquier.
Cette même année, Biyouna chantait Bismillah au Divan du Monde :
ce texte que j'avais écrit sur une idée géniale d'Olivier, qui consistait à réunir dans un duo,
deux femmes, l'une orientale, l'autre anglaise, autour du thé. Comment n'y avait-on pas pensé avant ?
Joseph Racaille avait mis le texte en musique avec élégance, et intelligence, quand les arrangements
comportaient des roulements de tambours discrets comme fond de sauce, étouffés, à distance,
qui rappelaient que les Britanniques étaient en Afghanistan comme en Irak aux côtés des Américains,
dont l'administration était sensible à l'époque à la théorie du Choc des Civilisations.
Plutôt que d'asséner dangereusement Je m'appelle Bagdad, ce qui semblait assez présomptueux
dans la bouche d'une interprète ostensiblement occidentale pétrie de bons sentiments anti-guerre,
l'angle trouvé par Olivier me paraissait être le bon pour traiter d'un sujet aussi délicat.
Ainsi, quand ce dernier me fit entrer avant le show en coulisses, où j'allais enfin rencontrer
la Diva algérienne, Biyouna, morte de trac, s'illumina d'un sourire et me pinça les joues tendrement :
" Ah ! ... Cette chanson ! ... C'est la paix ! " ...
Et j'étais à l'étage du Divan, en compagnie d'Arnaud, à ce moment mémorable de mon parcours,
où la salle entière m'adressa ses you-you sans savoir où j'étais, qui j'étais, à la demande de l'artiste,
qui avait l'humilité ou la générosité de nommer ses auteurs et ses compositeurs. Chose rare.
La réaction du public à mon nom, même écorché par la chanteuse, fut une vague de caresses.
Et je garde cet instant comme le souvenir le plus émouvant de ma petite carrière de petit parolier.
C'est dans la salle Popesco que la dame raconte sa vie sur scène, mise en scène par Ramzy.
Et je suis tenté de profiter de mon séjour à Paris pour y faire un détour.
Sa grande gueule et sa voix de fumeuse sont à la mesure de sa sensibilité.
Quand tout est hyper chez elle. Même l'ivresse sans doute.
Que le montage de l'émission de Ruquier n'a pas pu - ou voulu - dissimuler.
Déjà, je regarde vers Paris, quand je n'ai perdu aucune sensation.
Aucune odeur. Aucune image. Aucune douleur.

Le Rond-Point des Champs-Elysées. Protégeant un autre prestigieux théâtre.
Où je rencontrai, au bras de la brillante Marie Nimier, un certain Olivier Py.
Où je pris un verre en compagnie de Nicole pour parler de projets ou simplement du métier.
Où j'ai applaudi cette Sale affaire, du sexe et du crime de Yolande Moreau. Désarmante.
Et cette avenue étrange, la plus belle du monde dit-on en France, qui me séparait du Mathis Bar,
où l'on me laissait entrer seul pour aligner les verres de whisky sur glace, et autant de billets.
Je serai le dernier à juger l'alcoolisme de quiconque. Quand je tournais le dos à la salle.
Que seuls les barmen étaient témoins de ma décrépitude. En équilibre sur mon tabouret.
Que je quittais toujours avec l'angoisse d'avoir perdu mon ticket de vestiaire.
Toujours introuvable quand j'en avais besoin.
La rue Bayard où mon frère avait habité. Face au resto Pépita. La cantine d'RTL.
La rue de Berri, où je méprisais l'entrée du club Hustler, qui me donnait la nausée,
avec mille préjugés sur un lieu que je ne connaissais pas, dont je me faisais un idée écoeurante,
lorsque je quittais l'immeuble d'une histoire d'amour compromise, compliquée et anxiogène.
L'overdose de Bling Bling me poussait dans une marche effrénée jusqu'au parc Monceau,
comme si je fuyais quelque chose qui me terrifiait, et ne retrouvais une respiration normale
qu'une fois les voies ferrées franchies, au Boulevard des Batignolles qui me ramenait à Clichy.
Gentiment. A ce que je considérais être la vraie vie. Au cimetière Montmartre.
Je ne me sentais pas à ma place, même en faisant bonne figure au Grand Colbert,
à la table de comédiennes défigurées par la chirurgie esthétique en mal de compliments,
pas plus qu'au Café Chic où nous étions revenus pour dîner et où, à la volonté d'humilier,
j'avais quitté la table sans un mot, les mâchoires serrées, pour reprendre ma liberté, la garder :
signifier qu'on ne m'achetait pas. Aux yeux d'un personnel embarrassé.
J'ai marché furieusement jusqu'à ma montagne, en maudissant la ville dans mon orgueil blessé,
jusqu'au métro Pigalle, convaincu que je préférais mille fois être une pute qu'un vulgaire gigolo.
Ma place était aux Abbesses. Quand je vivais encore dans les marches de la rue Cyrano.
Paris je te déteste. Aussi fort que je t'ai aimée. Puisque la haine n'est que ressentiment.
Quand tu peux être d'une cruauté cinglante. Mais que tu m'as donné des raisons d'être heureux.
Que je l'ai été. Même aux profondeurs de l'ivresse. Aux amours, aux projets que j'avais.
Et je reviendrai, sans reproches. Puisqu'aussi vrai que je suis susceptible je ne suis pas rancunier.
Je revois des amis. Des Halles au Marais. Au Jardin du Luxembourg. Au canal St Martin ...
Comme autant de décharges et de motivations.
Je viendrai t'embrasser. Faire la paix.
Et rentrerai chez moi.

 

 

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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La mer est bleu marine. Comme on pouvait s'y attendre.
Je viens la respirer. En plein janvier.
Le ciel est bleu azur. La plage couleur sable.
Et tout est à sa place. J'ai vérifié.
Toi tu es dans mes poches, où je serre mes poings.
Tu es le seul présent qui me revient.
Qui brûle sur ma peau et qui brise la glace
qui se noie dans un fond de verre d'eau.
Le large est bleu horizon. Voilà. Comme on pouvait s'y attendre.
Je suis venu le prendre. En plein janvier.
Un bleu ciel outremer, où j'ai dressé ma table.
Et tout est à sa place. Je t'y attends.
L'hiver prend le soleil, installé en terrasse.
Je retrouve sa morsure et le goût des roseaux.
La route a roulé des hanches entre les vignes pour m'y conduire.
Et me voici, avec mes bleus, et mon fond de verre d'eau.

L'incendie de Los Angeles. Sur Santa Monica Boulevard.
L'ivresse dans les jambes et dans les joues.
Et je parle d'un temps où le temps passait plus lentement.
Le motel sur la plage. Une Ford en dedans. Le bleu Klein dans les voiles.
La marijuana, comme dernier cliché, pour s'étourdir un peu, ou bien pour décrocher.
Pour arracher aux dents la rage de survivre. L'orphelin cuvait dans les bras de Morphée.
Aux collines de Hollywood, elle était déjà là, ronde comme sur le Mont des Oliviers.
Suspendue dans un coin à me rappeler le peu de chose que nous sommes.
Le peu de chose que je suis.
Aux collines de Hollywood, comme sur le Mont des Oliviers, aux premières loges,
pour assister, sur son orbite, aux retrouvailles préméditées.
Aux marées qui me gagnent, à la montée des flammes, je me croyais perdu,
quand je vous retrouvais, au fond de mon verre d'eau où les glaces craquaient.
La montée de ma mère. La montée des sanglots. Angèle était planquée. Là, à L.A.
Los Angeles. California. Dans la musique de Manuel de Falla au Bowl de Hollywood.
Bandini en bandoulière, j'ai demandé à la poussière. Et ma mère a répondu.
J'avais cherché partout, voyagé, dans les livres, dans la foi, dans l'alcool, au-delà des rivages,
cherché à la trouver, sans avoir pensé à chercher en moi que j'avais sous la main.
Comme on cherche partout les lunettes que l'on a sur le nez. J'avais cherché pour rien.
J'étais allé trop loin. Pour trouver ce qui m'attendait bien sagement dans mon corps. Bien vivant.
Moi qui portais ses gènes, de sa chaîne ADN, je l'enlevais au néant, la prolongeais encore.
L'héritage génétique et son supplément d'âme se sont réveillés de concert à la Danse Finale.
La Jota du Tricorne. Et je portais ma mère comme elle m'avait porté. Et j'ai ressuscité.
La lune pouvait bien se moquer de moi. Aller chercher si loin ce que j'avais sous mon toit.
Une partie de moi n'était pas morte avec elle. Une partie d'elle vivait encore avec moi.
J'ai reconquis mon enfance. A Santa Barbara. Jusqu'à San Francisco. L'Espagne maternelle.
John Fante sous le coude. La clandestine en soute. Quand j'avais son sourire et le goût de la foi.
L'espoir des retrouvailles. Au-delà du désert. Tout au bout de la route.
Puisque rien ne se perd pour qui sait regarder.

Aux marées qui me rongent, à la descente en flammes, je me croyais perdu,
quand je te retrouvais au Mont des Oliviers où la glace craquait.
Puisque tu es l'autre personne à qui je dois la vie.
Et que 13 ans plus tard, peut-être jour pour jour, de juillet à juillet, la lune était présente.
Deux miroirs face à face pour créer l'infini. La fusée éclairante. Et j'ai ressuscité.
J'ai reconquis mon enfance. Le bonheur. L'innocence et la foi. Le goût de l'existence.
Que j'avais cherchés partout. Que j'ai trouvés chez moi.
Et la lune à nouveau se foutait de ma gueule.
Dans ce bain de soleil, dans ce bain de jouvence, le coeur reconstitué a trouvé son jumeau.
Sur mes terres arides comme désert Mojave, j'ai fait fondre la glace au fond d'un verre d'eau.
La vie m'a promené jusqu'aux quais de Floride. Les quais de la Garonne et ceux du St Laurent.
Je l'ai cherchée partout et cru l'avoir perdue. Quand je l'ai sur le nez depuis trois fois 13 ans. 
Avec elle, le mort-vivant de Montmartre pensait avoir perdu la foi. Quand elle n'était pas loin.
Une partie de moi n'était pas morte avec elle. Une partie d'elle avait l'espoir de toi.
Une fois déployées, mes chances d'être heureux prenaient de l'altitude.
Vu d'en haut, on le sait, le monde devient tout petit ...
Et depuis, je le crains, je n'ai pas atterri.

La fin du jour est bleu nuit. Comme on pouvait s'y attendre.
Tu viens l'illuminer. En janvier.
Et j'écris sur le sable, couleur plage :
Bleue, la mer à boire ensemble.
Bleue, ma peur quand ma main tremble.
A celle de te perdre. A celle que je tiens.
Une vague se retire. Fait place à la suivante.
Qui est toujours la même. La même qui revient.
Dans ce monde minuscule, ce verre d'eau,
où rien ne peut se perdre, je n'ai plus peur de rien.

 

 

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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Le mobile tourne au plafond d'une chambre d'enfant.
Le cliquetis métallique d'une boîte à musique se déroule comme un ruban.
L'enfant sait qu'il va être abandonné l'espace d'une nuit.
Déjà, on a éteint la lumière.
Il n'y a plus que celle du couloir, allumée, par l'entrebâillement de la porte.
Qui est encore assez ample pour voir les traits de maman dans l'obscurité.
Elle affiche son sourire le plus doux, le plus calme, le plus tranquille.
Alors qu'elle caresse les cheveux de l'enfant d'un geste régulier.
" Il faut dormir " dit-elle. Avant de poser un baiser sur le front de son fils.
La silhouette s'éloigne dans la chambre, emporte sa chaleur, et son parfum avec elle,
avant de réduire le rai de lumière au strict minimum, pour laisser la porte ouverte.
La fée a raconté une histoire, chanté une chanson à voix basse, et s'est envolée
sur ces dernières paroles : " fais de beaux rêves " ...
L'enfant sait bien qu'elle n'a fait que sortir de la pièce. Il sent sa présence dans la maison.
D'ailleurs, de son lit, il entend la musique d'un film à la télévision, du bruit de vaisselle dans la cuisine,
le passage de l'eau dans les canalisations à l'ouverture des robinets, de l'évier, ou du lavabo.
L'enfant porte son doudou sur son nez comme un masque au moment de l'anesthésie.
Respire à fond les odeurs familières du carré de tissu qu'il a mâchouillé toute la soirée.
Attentif aux bruits dans la maison qu'il identifie.
La chaise tirée de quelqu'un qui s'est levé de table. La porte du placard. Le bruit des couverts.
Le timbre grave de la voix d'un homme. Monocorde. Celle de papa. Le bruit de la machine à café.
Dans la chambre, la lumière timide jette un éclairage qui déforme le visage de peluches,
qui deviennent étranges, presque vivantes, qui peuvent paraître bienveillantes comme inquiétantes.
L'enfant s'accroche au son qui atteste de la présence de ses parents et garantit sa sécurité.
Tant qu'il entend la télévision, le bruit des pas, de la vaisselle, il sait qu'il n'est pas abandonné.
Et il ferme les yeux pour ne penser qu'à ça, et oublier le regard effrayant des peluches,
comme les ombres qui s'étirent sur les murs de la chambre qui pourraient le menacer.
Le son et l'odeur de son doudou. Comme une bulle où il peut se replier en position foetale.
Personne ne viendra le prendre à ses parents. Ces derniers ne partiront pas sans lui.
Quand il a quelques années encore pour comprendre que papa et maman
ne sont pas ses parents biologiques. Et qu'on ne l'a pas abandonné
une seconde fois.

 

 

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

 

 


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