Latger-2010

 © A.R.S         

 

Editions Soc & Foc         

 

 


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Mes platanes. Mon soleil. Et ma ville. Et ma soeur. Qui m'appelle.
" On va à Canet ? "... Mais bien sûr ! Tout le monde à la plage !
The place to be. La plage. La place de la Méditerranée. Les terrasses de café.
Du monde partout. Mon soleil. Et ma soeur. Et ma mer. Qui m'appelle.
Le bonheur à mes pieds. La chaleur. Une cobla installée qui nous joue des sardanes.
Le pays catalan. Encore lui. Qui joue avec mes nerfs et mon coeur impatient.
Qu'il est bon d'être bien. Qu'il est bon d'être aimé. Qu'il est bon d'être heureux.
Et je bouffe le ciel. Mon soleil. Et la mer en entier.
En attendant de te voir et de te dévorer.
 

 

 

   

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

 


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Sur l'autoroute. Je ne pense pas à Olivier Steiner. Je roule.
Sans penser à cet oiseau qui est mort et que je regarde à peine.
Emporté dans le liège et les reliefs paisibles où la route bascule.
Je ne pense pas à Lana del Rey dont je n'entends que la voix sans l'écouter vraiment.
La nuit encore fut courte. Et mes yeux sont griffés par le sable. Enflés. Pesants.
Lourds et effervescents. Je dois faire des efforts pour les garder ouverts.
Le ciel est incertain. Ou bien c'est mon regard. Sorti de son orbite.
Pour se perdre après Mars que je contemplais la nuit au salon marocain.
C'était la nuit dernière. A son croissant de lune. A sa plâtrée d'étoiles.
Et l'été silencieux m'apportait les échos de fêtes environnantes.
La promesse d'y être invité, qui n'a pas besoin d'être tenue pour me combler de joie.
Le seul fait qu'elle existe pouvait me caresser et me voir ronronner au tapis de coussins.
Où je pouvais sourire. Soupirer. Et fumer.
Je ne pense pas au prochain échangeur. Aux bars de la Jonquère.
A l'Espagne où le ruban d'asphalte pouvait se dérouler
.
Ni à Philippe Uminski. Ni à la piscine qui m'attend dans un jardin de Rosas.
Lorsqu'on m'a perdu dans les constellations de cette nuit. Dans la cour aux bambous.
Je n'ai aucun regard pour les clochers de Figueres ni pour le château de Perelada.
Je regarde à l'intérieur de moi ce qui ne se voit pas derrière le pare-brise.

Quatre heures de sommeil. Pour si peu, autant ne pas dormir du tout.
Je reconnais le sourire de mon père. Je vois qu'il va bien. Et cela me rassure.
J'arrive à articuler des mots. A répondre aux questions. A me mouvoir dans l'espace.
Le soleil vient cuire mes épaules. Je peux enlever mes vêtements. Me mettre à l'aise.
Plonger dans la piscine. Dessiner une trajectoire semée de petites bulles. Une écume sous-marine.
Je suis une torpille. Et je ne pense à rien. Je traverse le bassin. Sous l'eau. Et je reviens.
Dans cette masse liquide transparente. Teintée du bleu du carrelage. Je ne pense pas. Donc, je suis.
Je m'effondre pour m'abandonner au soleil, allongé sur la margelle. Je regarde le ciel.
Ce n'est pas la voûte du planétarium de la nuit dernière, mais l'azur de midi, insoutenable.
Je ne suis pas capable d'échafauder des plans. De penser à la suite. A bout de souffle.
Je ne me rappelle pas avoir franchi le col du Perthus. Avoir pris l'autoroute.
Je reconnais la voix de ma soeur. Celle de Corinne. Le rire de papa.
Nous allons déjeuner sans doute. Je ne pense pas, donc, je suis.
Capable de respirer. Perlé de toute l'eau restée sur moi.
Je prends le soleil. Et le temps de le prendre.

 

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

 


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Une suite à Biarritz. A Lisbonne ou ailleurs. Evidemment.
Toutes les options sont possibles. Rien ne saurait empêcher un élan.
Quand les lieux ne sont pas des endroits mais l'envers d'un instant.
C'est le temps qui nous situe. Quand l'espace ne dit rien.
Que celui où je suis est un tournant sensible. La croisée des chemins.
Et que le courage, s'il m'en reste, sera encore de choisir.
Etre heureux n'est sans doute pas un but. Ce ne peut être qu'un effet.
Je sais qu'on peut l'être au choix de la torpeur, du chaos ou de la destruction.
Au plaisir de la fuite. A celui de l'oubli. De la mutilation.
Préférer au tatouage la scarification.
Les vies que l'on peut vivre s'imaginent sans cesse, peuvent être rêvées.
Participent à celle que l'on construit sans penser à construire.
Que l'on vit malgré nous, aux faits comme au réel, au temps qui nous échappe.
Les choix qui se succèdent, ceux que l'on ne fait pas, font partie du voyage.
Tout ce que l'on a fait, que l'on aurait pu faire. Nous sommes faits de tout.
De nos actes d'abord. De ceux qu'on a manqués. De ce que l'on espère.
Les désirs souterrains, brûlants, inassouvis, nous constituent autant que ceux que l'on étanche.
Quand ce sont les premiers qui nous tiennent, en haleine et debout, et nous font avancer.
A Lisbonne j'ai vu des brumes de faïence. De fados déchirants. De fritures amères.
Où je sentais rôder, la mort, la défaillance. Où je risquais ma peau pour la tendre aux chimères.
L'océan en brouillards jusqu'à la côte basque. Qui n'est pas mon côté mais la fin de mon monde.
Je pourrais revenir au bord du continent. A cet instant étrange où la terre devient plate.
Quand je suis déjà au sommet de falaises, contemplant des abîmes qui pourraient m'attirer.
Vous invitent à plonger. A sauter. A sombrer. De leurs beautés ingrates.
De promesses incertaines et d'illusions perfides qui me font délirer.
Le courage n'est jamais que le fait de trancher.

Le soleil sur la place me remet à la mienne. Il me visse à celle du présent.
Me cloue à la seconde où je m'en aperçois. Descendre dans l'arène de ma ville amorale.
Où je peux me frotter aux moindres abstractions et à l'indifférence.
Aux désirs trop pressants, je peux me masturber. Et passer mon chemin devant la cathédrale.
Libéré de démons qui n'ont d'autres fonctions que venir nous tenter. Je les salue bien bas.
Je leur dis à bientôt. Peut-être à tout à l'heure. Et souris à l'idée que je ne les déteste pas.
Lisbonne est dans mes rues si j'ai envie de Tage. Je sais que de fantasmes, je ne suis pas l'otage.
Quand c'est moi qui les tiens, captifs, à ma merci, en fais ce que je veux en bon maître d'ouvrage.
Je peux les invoquer pour me téléporter. Et les faire disparaître quand l'instant me suffit.
Celui qui se révèle à la chaleur du jour, au ciel bleu désarmant, qui m'écrasent ensemble
à la place où je suis, ravissant et ravi, quand j'aime autant séduire que ne pas décevoir.
Voilà bien deux forces contraires auxquelles on se déchire.
J'avance sur le fil, mes rêves en balanciers, du chemin que je trace.
Je vis ce que je peux. J'inventerai le reste. Ecrirai les douleurs
de mes choix courageux.

 

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

 


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  remerciements à Alexandra Kazan et Laurent Kupferman

 

 

 

 

 

 sncf la radio     

 


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Ton regard redessine tout ce qui a été gommé.
Mes yeux, mon nez, ma bouche. Mes mains qui s'ouvrent à ton cou.
Le sourire que tu m'inspires. Qui peut s'illuminer au tien.
Ce sont tes yeux qui me font réapparaître, qui me recomposent. Qui me reconstruisent.
Tu donnes chair au fantôme. Tu m'habilles de muscles et de peau et de poils.
Me rends mon sexe et mon cerveau. Et fais battre cette pompe qui ne servait à rien.
Le sang se précipite dans toutes les canalisations. Déferle dans tout l'organisme.
Pour réanimer la machine laissée à l'abandon.
Ton regard dépoussière tout ce qui a été recouvert.
Il a soufflé sur tout ce qui m'avait enseveli. Il a suffi d'une seconde.
L'électricité a parcouru tous les circuits. Et je peux me mouvoir jusqu'à toi.
T'embrasser comme premier être humain que j'aie vu depuis mille ans.
Pour ne plus te quitter. Te serrer contre moi. Avec la vie et le monde avec toi.
Qui n'existaient pas ou si peu. Que tu as dessinés tels que je voulais les voir.
Ton regard réveille et sublime tout ce sur quoi il aime se poser.
Et le monde avec moi est très reconnaissant.
Je m'y plonge. Je m'y étire. Je m'y plais.
Je pourrais y mourir sans l'ombre d'un regret.
 

 

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

 


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Qu'il est bon le soleil du matin quand on n'a pas dormi.
Qu'il est chaud et mutin quand il nous a manqué.
Et qu'il revient enfin quand on ne l'attendait plus.
Qu'il envahit les rues, se répand sur les places, réchauffe ma façade
où j'ouvre les fenêtres, fou de joie, pour venir l'embrasser.
Je le prends en pleine figure et ma peau réagit.
Au massage qu'il me fait à peine tombé du lit.
Bien que manquant de sommeil, j'ai senti sa présence :
avant qu'il ne soit levé, l'aube annonçait la couleur pendant que je dormais.
Et j'ai ouvert les yeux, ne tenant plus en place, j'ai fait valser les draps.
Ne pouvais rater ça. La fatigue oubliée. La vie est éphémère. Je m'en suis rappelé.
La faim au ventre, j'étais en appétit. De vivre et de manger. La lumière comprise.
Etat d'urgence. L'été est là. Je le veux. C'est mon tour. Je lui ferai honneur.
Je le dévorerai. Et je n'en perdrai rien. Et n'en laisserai rien.
J'ai sauté à son cou. Pour ne plus le lâcher.
La nuit est derrière moi. J'ai besoin d'un café.

 

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

 


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L'aigreur. Brûlures d'estomac. L'acidité du jus de citron sans doute.
Son petit frère avait reposé le verre, ça ne lui avait pas plu du tout.
Dans les grands verres à orangeade, maman avait versé ce qui devait être un rafraîchissement.
A l'ombre de la pergola prête à céder sous le bougainvillier à la monstrueuse floraison rose.
Au-delà, le soleil était blanc. La chaleur accablante. Enivrante. Et la sieste s'imposait.
Nous étions sortis de table. Les cigales s'en donnaient à coeur joie.
Leur tintamarre assourdissant devenait aussi envahissant qu'angoissant.
A ces heures d'inaction où les adultes disparaissaient dans leurs chambres.
Laissant seul le baby-sitter, repus, somnolant sur sa chaise longue.
C'était l'heure de la digestion. Trop tôt pour aller s'ébrouer dans la piscine.
Louis s'était endormi sur la banquette marocaine à l'ombre de la tonnelle.
Sur ses cahiers de coloriage. La joue écrasée sur un coussin. La bouche ouverte.
Emma se rendit compte qu'elle était la seule à veiller encore sur la maison.
Alexandre, dans son débardeur blanc, ronflait sous un chapeau de paille.
Papa et maman s'étaient retirés à l'étage. Et elle n'avait pas sommeil.
Seulement mal au ventre. Sous ce ciel bleu menaçant au-dessus de cet océan de cigales.
Lever la tête et plisser les yeux au soleil éblouissant lui donna le vertige. Elle dû se tenir.
Ses jambes étaient en coton. Le sol se dérobait sous ses pieds. Elle ne se sentait pas bien.
Le vacarme de la cymbalisation amplifiée par des milliers d'insectes invisibles
l'oppressait au point de la rendre folle. Elle voulut courir à l'intérieur sans pouvoir bouger.
Elle serrait très fort le fer forgé du dossier de la chaise auquel elle s'agrippait.
Quand tout tournait autour d'elle. Incapable de prononcer un mot quand elle avait envie de crier.
Une chose pourtant, soudain, bien que discrète, vint enfin la tirer de sa torpeur.
Emma s'aperçut qu'elle n'était pas la seule encore éveillée. Ce qui la rassura un peu.
Sur la terrasse, apparut la silhouette féline de la chatte de la maison. A pas de velours.
Ce qui eut pour effet immédiat de mettre fin au vertige nauséeux de la petite fille.

Emma allait joyeusement s'élancer vers Marette qui s'apprêtait manifestement à rejoindre Louis.
Elle s'arrêta net et regarda fixement Emma qui se figea à son tour pétrifiée par ce qu'elle crut voir.
La chatte reprit tranquillement sa marche indolente jusqu'à la banquette où dormait son petit frère.
Y parvint aisément en sautant avant de s'allonger de tout son long à l'endroit où la toile était fraîche.
Emma se frotta les yeux un moment. Chercha à bonne distance le regard de Marette qui ronronnait.
Heureuse d'avoir trouvé le lieu où un léger courant d'air rendait la canicule supportable,
la bête fermait les yeux, déterminée à ne rien faire de plus que le reste de la famille.
Inquiète, Emma se demanda si elle avait rêvé. Si elle avait eu une hallucination.
Etait-ce la chaleur ? Le jus de citron ? Avait-elle de la fièvre suite à une insolation ?
L'espace d'une seconde, elle aurait juré...
" Tu ne dors pas ? "
Alexandre avait relevé le bord de son chapeau et lui adressa un sourire un peu désolé.
" Non. Je n'ai pas sommeil... " Elle hésita un instant et renonça à lui parler de son mal au ventre.
Le baby-sitter savait qu'il aurait dû se lever et lui proposer une activité pour lui tenir compagnie,
mais il manquait de courage. La chaleur le clouait à la chilienne transformée en hamac.
" Tu devrais te reposer un peu. Allonge-toi avec un livre... " proposa-t-il mollement.
Embarrassé à l'idée que la petite fille puisse s'ennuyer, il jeta un oeil alentour sur la terrasse,
sur Louis qu'il était content de voir assoupi, et n'eut pas le temps de faire d'autres suggestions.
Ce grand dadais s'était rendormi. Ce qui aurait d'ordinaire beaucoup amusé Emma.
Mais ce qu'elle avait vu l'avait tellement impressionnée qu'elle n'avait pas le coeur à rire.
Elle était encore sous le choc. En avait froid dans le dos.
Ce qui était une drôle de sensation par une chaleur pareille.
Il lui fallait vérifier par elle-même que ce qu'elle avait pensé voir n'était pas vrai.
D'ailleurs, ce n'était pas possible. Et elle devait s'assurer que tout était normal.
Elle dut se faire violence pour s'approcher de Marette. Elle l'appela doucement.
La chatte tourna la tête vers elle, impassible, ouvrit ses yeux de chat avant de les refermer.
Ce qui tranquillisa complètement Emma qui vint s'asseoir auprès d'elle pour la caresser.
L'espace d'une seconde, et cela lui avait glacé le sang, Emma avait cru voir
que les yeux de Marette étaient ceux d'un humain.

 

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

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Emma regarda la carafe restée sur la table. Ce doit être ce maudit jus de citron pensa-t-elle.
Elle était ravie d'avoir retrouvé sa Marette si douce et gentille que lui avait offerte grand-mère.
Et qui l'accompagnait depuis si longtemps. D'ailleurs, Louis n'était même pas né.
La chatte ronronnait sous sa main comme pour lui dire que tout allait bien.
Evidemment, grand-mère manquait à tout le monde. Et surtout à Emma.
Mais tout le monde semblait pouvoir être heureux malgré tout.
Cette idée envahit la petite fille avec un sanglot irrépressible.
Une idée insupportable qui la révolta.
Marette soudain eut une réaction étrange.
A la montée de chagrin d'Emma, elle miaula sèchement et s'échappa.
Emma en fut surprise et sursauta. La chatte avait bondi comme un ressort.
Elle avait traversé comme une flèche toute la terrasse et se posta au bord de la pelouse.
Emma s'était levée pour chuchoter le plus fort possible : " Reviens Marette ! Reviens ici ! "
Mais la chatte, qui semblait l'inviter à la suivre, reprit sa course dans le jardin. Jusqu'au citronnier.
" Mais qu'est-ce que tu fabriques ? ... Marette ! Allez ! Reviens !... "
Emma ne voulait pas réveiller son petit frère ni Alexandre qui ronflait consciencieusement.
Elle parcourut la terrasse à son tour pour venir chercher la chatte qui la regardait toujours.
Pieds nus, Emma s'est mise à courir, tant la terre cuite était brûlante au soleil.
Elle ne trouva un répit que dans l'herbe plus fraîche. " Marette, qu'est-ce qui t'arrive ?... "
Alors que la petite fille s'approchait d'elle, la chatte sauta avec dextérité sur le tronc de l'arbre
dans lequel elle grimpa à toute vitesse, comme par jeu, jusqu'à la plus haute branche.
" Tu exagères !... bougonna Emma arrivée à l'ombre du feuillage. Bravo, c'est malin !...
Comment on va faire maintenant ?... "
Emma se campa au pied de l'arbre et leva la tête, plissa les yeux sur lesquels elle porta une main
ouverte comme la visière d'une casquette, éblouie par la lumière du soleil qui était aveuglante
malgré la débauche de branches, de feuilles larges et de fruits qui formaient un broussailleux tissu.
Au milieu de rayons éclatants, de gros citrons pendaient comme des boules sur un arbre de Noël.
Dont Emma ne voyait plus la couleur jaune pour les deviner à contre-jour, gênée par la luminosité,
et trop occupée à chercher à situer Marette qui la faisait tourner en bourrique.
" T'es pas sympa... souffla-t-elle démunie. Je ne peux pas monter moi... "
Aux miaulements qu'elle obtint en retour, Emma songea que la chatte était peut-être coincée,
ou incapable de redescendre toute seule, et fut prise d'une nouvelle angoisse.

Alexandre était trop loin. Et dormait profondément.
Emma évalua comme elle put la hauteur de la branche sur laquelle était allongée Marette.
Un coup à droite, un coup à gauche. La petite fille balançait sa tête renversée en arrière.
Pour éviter les assauts du soleil qui transperçait la robe de l'arbre et lui mordait les yeux.
Elle jugea qu'elle pouvait peut-être au moins essayer d'aller chercher Marette toute seule.
Des branches pouvaient ici ou là l'aider à accéder jusqu'à elle.
Emma rassembla son courage et, décidée, empoigna le tronc dans l'idée de se hisser
lorsqu'elle poussa un cri aigu en recevant comme une décharge électrique dans la main.
Elle la retira aussitôt et constata qu'elle s'était blessée sur une épine du citronnier.
Elle porta la piqûre à sa bouche. Et regarda à nouveau vers le ciel.
Chercha Marette des yeux. Sous la voûte ample de l'arbre qui semblait se décupler.
Les fruits lourds, au milieu des feuilles grasses, au stroboscope des attaques du soleil.
La clameur des cigales revint plus forte avec son tempo obsédant qui gagnait en intensité.
Et la coupole du feuillage sous laquelle elle se tenait semblait se refermer lentement sur elle
comme une cloche qui se mit à tourner peu à peu, et Emma un peu ivre se sentit défaillante.
La nausée et le vertige étaient revenus ensemble la faire tituber au milieu d'un manège infernal.
Quand la chaleur, les cigales, les parfums, la lumière, les ombres et les scintillements, à l'unisson,
formaient une étrange spirale dans laquelle elle se sentait prise. Tout s'enroulait autour d'elle.
Des odeurs épaisses d'agrume, de sucre et de sève venaient l'engluer dans d'affreux craquements.
Ceux du tronc peut-être, qui se vrillait comme une corde. Faisant tourner avec lui, le parapluie
de branches et d'étincelles, rappelant les mobiles et ces veilleuses projetant des images colorées
dans les chambres d'enfants, à ces pluies de lucioles et de tâches brillantes des boules à facettes.
Comme des étoiles filantes. Des phosphènes crépitaient aux yeux d'Emma étourdie.
Dans le tambour d'une porte tournante dont l'axe était le tronc du citronnier qui s'arrêta de tourner.
Au moment où l'enfant s'effondra par terre. Epuisée. Dans un silence soudain.

  

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

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Louis ouvrit un oeil. Se trouva face à face avec la lanterne marocaine posée à hauteur de son visage.
Au coin de la banquette où il se retourna. Faisant tomber au sol cahier et crayons de couleur.
A l'ombre, il jouissait du courant d'air salutaire où il put se rendormir paisiblement.
A l'étage, Martha sortit de la douche, puis de la salle de bain attenante à la chambre,
où l'attendait Georges qui refermait derrière lui les persiennes du balcon.
Un ventilateur au plafond brassait de l'air chaud dans la pénombre.
" Les enfants sont avec Alexandre ?...
- Oui. Ne t'inquiète pas. "
Elle essaya de sourire. Mais n'y parvint pas.
Georges s'empressa de venir la réconforter. Il la serra dans ses bras.
" Nous avons de la chance de les avoir. N'est-ce pas ?... "
Martha aurait voulu répondre oui quand son émotion la laissa sans voix. Elle pleurait.
" Oui. C'est exactement ce que tu as répondu. C'est ce que j'ai entendu... dit-il en la berçant
comme une enfant. Nous avons de la chance de les avoir. Et d'être ensemble. Tous les quatre. "
Sur la table de chevet, une photo de Martha, radieuse, tenant contre elle le petit Louis
qui venait à peine de naître, Emma, du haut de ses quatre ans, un peu perplexe, et grand-mère,
avec son doux regard gris bleu, qui affichait un étrange sourire.

(...)

 

 

   

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

 

 


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